La horde a les bras qui saignent. Y en a un qui s'est collé dans le coin d'une cage d'escalier, dans un immeuble voisin. C'est ici que la horde vient pisser. Quelle connerie de se foutre en plein milieu de la pisse. Un coin crasseux tapissé de merde séchée et de sang noir, le sol qui colle aux semelles des baskets et qui noircit les lacets des godasses, le sol jonché de canettes, de soda gluant, de bière dégueulasse, de bouteilles de J&B, de mégots de clopes et de joints écrasés. Y en a un qui s'est collé là et les autres le regardent. La horde a faim, elle a le ventre creux, une envie de pisser, ça lui brûle la bite et elle se taperait bien la petite qui habite au deuxième. La salope, elle pourrait en crever. Lui faire boire une bouteille de Néocodion, elle a douze ans, elle est pas encore accro, et puis lui coller un truc dans la chatte, pour voir, Et si on lui faisait sauter un pétard dedans ? y en a un qui dit ça pour rigoler. La horde a envie de baiser, elle a les nerfs, elle ne sait plus parler. Elle change de visage au fil des semaines. Les nouveaux sont à peu près corrects, ils ressemblent encore à des enfants. On s'emmerde, c'est pas la banlieue mais on a la haine quand même. On se fait chier dans ce bled de merde. Y a qu'une pharmacie. Heureusement que la grande sœur est sous antidépresseurs. Le grand qui a des plans héro est sorti de taule. Il peut se rencarder. Merde, la horde a les poches vides, pas de thunes. Et alors, c'est quoi le problème ? Y en a un qui serre le manche de son couteau, celui qu'il a au fond de sa poche, un qu'il a tiré dans un supermarché. Trouver ce qu'on peut faire ici, trouver la porte de sortie, trouver comment on peut arrêter de se faire chier. Les flics sont passés tout à l'heure pour assurer le spectacle. Merde, les gars, on a raté ça. C'était quoi? C'était chez qui? C'était chez la gueule d'ange. Ce salaud ? Parce qu'il y en a un qui a une gueule d'ange encore. Plus pour longtemps. Celui-là devient blême. Il est pâle comme un mort, tu crois qu'il est mort ? Il répond pas, putain je crois qu'il respire plus. L'enculé. Fils de pute. Un coup de pied dans le bide. Un autre coup de pied, dans les couilles. Sale pédé. Le corps glisse le long du mur et la gueule d'ange s'écrase dans une flaque de pisse. Le couteau de cuisine se détache de ses doigts, il tombe sur le lino poisseux. Y en a un qui demande On en fait quoi ? Du boudin. Connard, t'es qu’un connard la vérole. Il dit On peut pas le laisser là. Merde, y a un chien qu'arrête pas de gueuler FERME TA GUEULE, la voix de la horde résonne dans la cage d'escalier, Non, toi ferme ta gueule putain. Vas-y aide moi à le tirer non attends, y a pas des sacs poubelle je vais me mettre du sang plein les fringues. Tu chies, là, aide-moi on le fout à la poubelle. Moi je touche pas à ce pédé il peut rester là où il est.
La horde réfléchit. Y a pas une meilleure idée ? Faudrait y foutre le feu. Nan, on appelle les flics. AH ! Y a qu'à le laisser dans sa merde. De toute façon, qu'est-ce que tu veux qu'il dise ? Ouais, on le laisse là l'enculé. Nous on n'en a rien à foutre. La horde redevient liquide. Elle s'étale devant l'entrée de l'immeuble. Y en a un qui enlève sa canette. C'est le plus jeune. Le petit. Il dit Faut pas laisser de trace. La horde se marre. Ils vont t'envoyer les flics au cul ? Tu te crois à la télé ? Ha trou du cul ! Tu veux faire le ménage ? Tu veux faire la femme de ménage ? De petites rigoles se forment à la périphérie de la horde. Elle devient translucide et disparaît. Il ne reste que la gueule d'ange, la bouche ouverte, à demi dans la pisse, à demi dans son propre sang. Ce visage de la horde n'a plus de sang dans les bras. C'est fini pour lui.
***
La petite sœur de la gueule d'ange a douze ans. Elle s'est retrouvée dans les bras de la horde. C'est comme ça qu'elle s'est faite dépuceler. Ce jour-là, l'idée du pétard dans la chatte n'avait pas encore germé dans le cerveau du petit. C'était juste pour tirer un coup et puis pour se montrer les bites. Et puis pour voir qui avait la plus grosse. La horde a un visage qui est comme vérolé. Bouffé par l'acné. Un champ de mines. Celui-là a une grosse queue mais y en a un qui dit qu'il ne sait pas s'en servir. La vérole est resté planté devant Carole. Pour lui aussi c'était son dépucelage. Il a enfoncée d'un coup sa bite et il a éjaculé presque aussitôt. Ça a fait rigoler tout le monde. C'était comme dans un film d'amour. Ces deux-là ils ont vécu une histoire d'amour pour leur dépucelage. Carole a pleuré au début. Son frère lui a dit que c'était rien. Il sentait le whisky. Le feu dans le ventre. Le feu aux poumons. La gueule d'ange ravagée. Il ne parvenait pas à la regarder ni à dire autre chose que Ferme ta gueule c'est rien. Il avait les yeux luisants de larmes et les lèvres en sang. Et puis Carole n'a plus senti grand chose. Même quand la vérole lui est passé dessus. Et puis la gueule d'ange a commencé à tabasser un visage nouveau. Un qui attendait son tour. Le petit disait Et moi c'est quand que j'y vais, et moi, je veux lui en mettre dans la foune à la salope. La gueule d'ange lui a pété une dent. Enculé, tu vas y passer toi, baisse ton froc sale pute, vas-y fais la pute, connard, baisse ton froc. Y en a un qui propose Il a qu'à lui lécher la chatte. La gueule d'ange lui dit de fermer sa gueule. Et puis la horde se tait. Elle en a marre de Carole. Elle fumerait bien un pétard pour fêter ça. Pour fêter le dépucelage de la vérole. Ouais ! Au dépucelage de la vérole, crie la horde. Et elle ouvre une autre bouteille de whisky. Y en a un qui finit celle d'Absolut. Et vive les mariés ! La gueule d'ange ne dit plus rien.
C'est à ce moment que la horde a senti qu'il était en train de s'éloigner. Ce sale pédé.
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T'as rien à bouffer ? Fume une clope, tu boufferas chez ta mère. Sale fils de pute. Il se ramasse un coup de poing sur la tempe. Carole est partie sans dire un mot. Elle a pris ses affaires, mais y en a un qui a vidé son sac dans la poubelle. Son classeur plié en deux, des traces de semelles sur la couverture. Putain je vais me faire engueuler. Carole a envie de pleurer, elle ne peut pas pleurer devant son frère, qu'est-ce qu'il fout ce salaud, elle sort du local à poubelles avec son sac à la main. C'est à ce moment qu'y en a un qui a eu l'idée du pétard. On était pas longtemps après le 14 juillet. Il y avait eu des explosions un peu tout le long de la semaine. Et puis le petit avait trouvé par terre une boite de six, des gros. Des pétards rouges. Il a montré sa trouvaille à la tête de con, qui s'appelle comme ça parce qu'il commence à avoir la moustache et qu'il ne se rase pas. La tête de con bouffe une pomme. Il a du jus qui lui coule sur le menton. Et il se lèche le duvet de la lèvre supérieure, qui garde le goût sucré de la pomme et ça passe bien avec le rhum. File-moi un bout. Crève salope, il répond. Tu peux te foutre un doigt dans le cul. Et le petit dit T'as qu'à te foutre un pétard dans le cul. La tête de con se lève pour lui foutre une branlée. Il attrape le petit par le cou et lui dit Dans ton cul à toi, petite salope. Avec sa main gauche il lui baisse le survet et le slip crotté. Le petit se débat. Il crie Fils de pute, lâche-moi. Y en a un qui aide la tête de con en prenant les chevilles du petit et lui écarte les jambes. Il a les fesses qui tressautent. Il serre le cul le fils de pute! Il en veut pas du pétard, il veut pas se faire défoncer son petit cul blanc ! Tu veux pas te faire défoncer petite salope ? La horde se concentre autour du petit. La gueule d'ange prend le paquet de six et en arrache un pétard. Alors tu veux savoir ce que ça fait de se prendre une bite dans le cul ? Ton père t'a pas appris ? Tiens, essaye avec ça. Il lui plante le pétard dans le cul, il tape du plat de la main pour lui enfoncer dans l'anus. Le pétard est à moitié sorti et le petit pousse de toutes ses forces pour tenter de chier le pétard. La gueule d'ange sort son briquet et la tête de con tient plus fort encore les bras du petit. La gueule d'ange dit Je compte jusqu'à sept, et il fait claquer la pierre de son briquet et ça fait des étincelles comme un feu d'artifices en miniature et la horde regarde avec des yeux effarés, ça c'est du spectacle, elle n'a jamais rien vu d'aussi beau, et la gueule d'ange compte Un Deux Trois Quatre Cinq Six Sept. La horde laisse tomber le petit au sol. Autour de lui, elle forme un anneau. Le petit se débat et pleure comme un chiot. Sur le bord de l'anneau, un visage de la horde se détourne. La gueule d'ange file en douce de l’autre côté de la rue, là où la horde vient pisser. Et de son ventre creux sort un jet de bile et d'alcool, un jet d'acide qui lui brûle l'œsophage. La gueule d'ange se redresse et s'allume une clope. Il faut que la fumée lui fasse passer le goût de la gerbe. Il n'a pas allumé le pétard. Il regrette. Il aurait dû lui exploser le cul à ce fumier. Sale petite pute.
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Deux jours après, la gueule d'ange se fait ouvertement traiter de pédé par la horde. Hé quoi t'as pas eu les couilles de lui mettre le feu au cul, hein petit pédé ? Ça t'a fait bander de lui foutre ton petit pétard dans le cul ? Hein la petite salope ? La tête de con en rajoute une couche. Il a mis un tee-shirt moulant. La horde aime bien montrer comment on est quand on s'emmerde. On fait les gros bras. On a le ventre creux. On se fout des roustes et ça endurcit le corps. Je vais te foutre une bonne branlée dit la horde à sa gueule d'ange. Je vais te défoncer ta petite gueule sale pédé de merde. La gueule d'ange dit Ferme ta gueule. Il regarde la horde dans les yeux. Ça ne l'intimide pas. C'est la horde qui a dépucelé sa petite sœur. La horde a une petite bite. Une courte bite. La horde éjacule en deux sec. La horde connaît rien aux gonzesses. Elle se la joue gros bras mais elle n'a rien dans le slip. Tu veux voir ? demande la horde. C'est la vérole qui porte sa voix. La gueule d'ange lui dit qu'il veut voir, comme ça il pourra lui arracher les couilles. Le petit est à côté et pour la première fois de sa vie, il a réussi à finir une bouteille de rhum tout seul. Dans l'après-midi. Ça lui fout la gerbe et quand il commence à dégueuler, la horde se marre. Ça la calme. Elle passe à autre chose. La horde reste unie. Elle se fout sur la gueule pour s'endurcir. Mais elle reste unie. Le petit nettoie le bout de ses baskets avec un prospectus. Il dit Oh putain oh putain oh putain oh putain et il s'allonge par terre, à côté du local à poubelles. Quand le chien commence à gueuler, le petit essaye d'articuler quelque chose mais aucun son ne sourd de sa bouche. Y en a un qui crie à sa place Ta gueule.
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Cette nuit la gueule d'ange n'est pas sorti avec les autres. Il est parti loin de la horde. Il veut réfléchir. Carole saigne de la chatte depuis deux jours. Elle n'a rien dit à sa mère. Elle a peur de se faire engueuler. La gueule d'ange veut qu'elle aille voir un docteur, mais il n'a pas assez de fric pour lui payer des médicaments. Il ne sait pas quoi faire. L'amener à l'hôpital, il va l'amener aux urgences. Mais cette fois, ça va pas rigoler. Y aura peut-être quelqu'un, un médecin un infirmier qui signalera l'affaire aux flics. Carole elle balancera. Elle dira tout. Merde. Les enculés. La gueule d'ange a pris une bouteille de J&B et un flacon de Tranxène. Il doit rester une bonne vingtaine de gélules dedans. Sa mère ne verra même pas qu'il lui en manque. Par contre pour la bouteille elle s'en rendra compte. À coup sûr. Fait chier cette salope. Ouais. La gueule d'ange prend son téléphone et appelle sa sœur. Carole. Écoute-moi. Tu vas à l'hôpital. Tu demandes à Paco. Il va t'emmener. Moi je leur règle leur compte à ces fils de pute. Ouais c'est ça. Tu le fais ou je te tue.
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La gueule d'ange a pris dans la cuisine un long couteau à la lame effilée, un couteau qui pue l'oignon. Il s'est coupé la pulpe du pouce dessus en vérifiant si la lame était tranchante. Il va leur couper les couilles. En commençant par la vérole. Il va lui faire bouffer ses couilles. S'il avait pas été aussi défoncé. S'il avait pas été aussi con. S'il s'était rendu compte. S'il n'avait pas eu peur de la horde...
La gueule d'ange se fume une clope et avale une autre rasade de whisky. Le Tranxène il se le garde pour après. Quand il aura fini le boulot. Il va les attendre en bas des escaliers. Il va se trouver un coin peinard. Il va les attendre il va s'y coller et comme une panthère et quand ils entreront il va les saigner. Après il se tapera le Tranxène et la fin de la bouteille de whisky. Et à ce moment-là, il pourra s'ouvrir les veines. Pas n'importe comment. Pas comme les gonzesses qui veulent se rater. Lui il ne se ratera pas. La gueule d'ange se lève et secoue son jean's au cul plein de terre. C'est vrai qu'il est comme une panthère, il ne fait presque pas de bruit quand il marche, même sur le gravier, le mouvement de ses jambes est parfaitement fluide, il tremble à peine. Il a planqué le couteau sous sa veste de survet. Il arrive pas loin de l'immeuble. Les pompiers sont en bas de chez lui. Il se planque sur le trottoir d’en face, dans l'entrée qui sert de pissotière. C'est un coin sans lumière, il n'y sera pas repéré. Il croit voir Paco. Ouais, c'est bien le visage de Paco. Putain il ne voit pas bien ce qui se passe. Les pompiers ferment les portes du camion et mettent les sirènes à burne. Ils tracent hors de sa vue. Paco est toujours planté devant l'immeuble. Il parle avec un flic. Il y a bien une voiture de flics garée dans le coin de la rue, la gueule d'ange ne l'avait pas vue. Le reflet du gyrophare sur le toit des bagnoles fait comme un stroboscope. Merde les fumiers. La gueule d'ange se recroqueville, il porte la bouteille de J&B à ses lèvres, putain de brûlure, il se tape une poignée de gélules par-dessus le whisky.
Ce n'est pas la horde qui fait peur. Elle a toujours un plan pour se défoncer la gueule et oublier toute cette merde. Ce n'est pas la horde qui fait peur, c'est tout le reste. Tout ce qu'il y a autour. C'est la vie une fois qu’on a passé ce hall, c'est la merde sur les murs qu'on ne voit pas parce qu'elle est là depuis toujours, depuis tellement longtemps qu'on l'a oubliée, elle est devenue transparente et gueule d'ange a l'impression d'être devenu transparent lui aussi, d'être une tâche de merde que personne ne voit. C'est ce qu'il y a après, c'est demain qui lui fait peur. Une autre gorgée de whisky. Dégueulasse. Le hall de l'immeuble pue la pisse. Putain la gueule d'ange se sent partir, il ne va pas assez loin, il faut qu'il aille plus loin, beaucoup plus loin, il faut qu'il se tire, qu'il parte loin. Ses doigts se crispent autour du manche en plastique. De son autre main, il tâte la lame. Elle coupe toujours, la salope. La lame est chaude. Il la serre dans sa paume. Il la serre et il n'a plus peur de demain. Parce qu'elle est chaude. Comme le métal d'une poignée de porte sous un soleil d'été.
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