Lundi 6 septembre 2010 1 06 /09 /Sep /2010 12:59

La horde a les bras qui saignent. Y en a un qui s'est collé dans le coin d'une cage d'escalier, dans un immeuble voisin. C'est ici que la horde vient pisser. Quelle connerie de se foutre en plein milieu de la pisse. Un coin crasseux tapissé de merde séchée et de sang noir, le sol qui colle aux semelles des baskets et qui noircit les lacets des godasses, le sol jonché de canettes, de soda gluant, de bière dégueulasse, de bouteilles de J&B, de mégots de clopes et de joints écrasés. Y en a un qui s'est collé là et les autres le regardent. La horde a faim, elle a le ventre creux, une envie de pisser, ça lui brûle la bite et elle se taperait bien la petite qui habite au deuxième. La salope, elle pourrait en crever. Lui faire boire une bouteille de Néocodion, elle a douze ans, elle est pas encore accro, et puis lui coller un truc dans la chatte, pour voir, Et si on lui faisait sauter un pétard dedans ? y en a un qui dit ça pour rigoler. La horde a envie de baiser, elle a les nerfs, elle ne sait plus parler. Elle change de visage au fil des semaines. Les nouveaux sont à peu près corrects, ils ressemblent encore à des enfants. On s'emmerde, c'est pas la banlieue mais on a la haine quand même. On se fait chier dans ce bled de merde. Y a qu'une pharmacie. Heureusement que la grande sœur est sous antidépresseurs. Le grand qui a des plans héro est sorti de taule. Il peut se rencarder. Merde, la horde a les poches vides, pas de thunes. Et alors, c'est quoi le problème ? Y en a un qui serre le manche de son couteau, celui qu'il a au fond de sa poche, un qu'il a tiré dans un supermarché. Trouver ce qu'on peut faire ici, trouver la porte de sortie, trouver comment on peut arrêter de se faire chier. Les flics sont passés tout à l'heure pour assurer le spectacle. Merde, les gars, on a raté ça. C'était quoi? C'était chez qui? C'était chez la gueule d'ange. Ce salaud ? Parce qu'il y en a un qui a une gueule d'ange encore. Plus pour longtemps. Celui-là devient blême. Il est pâle comme un mort, tu crois qu'il est mort ? Il répond pas, putain je crois qu'il respire plus. L'enculé. Fils de pute. Un coup de pied dans le bide. Un autre coup de pied, dans les couilles. Sale pédé. Le corps glisse le long du mur et la gueule d'ange s'écrase dans une flaque de pisse. Le couteau de cuisine se détache de ses doigts, il tombe sur le lino poisseux. Y en a un qui demande On en fait quoi ? Du boudin. Connard, t'es qu’un connard la vérole. Il dit On peut pas le laisser là. Merde, y a un chien qu'arrête pas de gueuler FERME TA GUEULE, la voix de la horde résonne dans la cage d'escalier, Non, toi ferme ta gueule putain. Vas-y aide moi à le tirer non attends, y a pas des sacs poubelle je vais me mettre du sang plein les fringues. Tu chies, là, aide-moi on le fout à la poubelle. Moi je touche pas à ce pédé il peut rester là où il est.

 

La horde réfléchit. Y a pas une meilleure idée ? Faudrait y foutre le feu. Nan, on appelle les flics. AH ! Y a qu'à le laisser dans sa merde. De toute façon, qu'est-ce que tu veux qu'il dise ? Ouais, on le laisse là l'enculé. Nous on n'en a rien à foutre. La horde redevient liquide. Elle s'étale devant l'entrée de l'immeuble. Y en a un qui enlève sa canette. C'est le plus jeune. Le petit. Il dit Faut pas laisser de trace. La horde se marre. Ils vont t'envoyer les flics au cul ? Tu te crois à la télé ? Ha trou du cul ! Tu veux faire le ménage ? Tu veux faire la femme de ménage ? De petites rigoles se forment à la périphérie de la horde. Elle devient translucide et disparaît. Il ne reste que la gueule d'ange, la bouche ouverte, à demi dans la pisse, à demi dans son propre sang. Ce visage de la horde n'a plus de sang dans les bras. C'est fini pour lui.

 

***

 

La petite sœur de la gueule d'ange a douze ans. Elle s'est retrouvée dans les bras de la horde. C'est comme ça qu'elle s'est faite dépuceler. Ce jour-là, l'idée du pétard dans la chatte n'avait pas encore germé dans le cerveau du petit. C'était juste pour tirer un coup et puis pour se montrer les bites. Et puis pour voir qui avait la plus grosse. La horde a un visage qui est comme vérolé. Bouffé par l'acné. Un champ de mines. Celui-là a une grosse queue mais y en a un qui dit qu'il ne sait pas s'en servir. La vérole est resté planté devant Carole. Pour lui aussi c'était son dépucelage. Il a enfoncée d'un coup sa bite et il a éjaculé presque aussitôt. Ça a fait rigoler tout le monde. C'était comme dans un film d'amour. Ces deux-là ils ont vécu une histoire d'amour pour leur dépucelage. Carole a pleuré au début. Son frère lui a dit que c'était rien. Il sentait le whisky. Le feu dans le ventre. Le feu aux poumons. La gueule d'ange ravagée. Il ne parvenait pas à la regarder ni à dire autre chose que Ferme ta gueule c'est rien. Il avait les yeux luisants de larmes et les lèvres en sang. Et puis Carole n'a plus senti grand chose. Même quand la vérole lui est passé dessus. Et puis la gueule d'ange a commencé à tabasser un visage nouveau. Un qui attendait son tour. Le petit disait Et moi c'est quand que j'y vais, et moi, je veux lui en mettre dans la foune à la salope. La gueule d'ange lui a pété une dent. Enculé, tu vas y passer toi, baisse ton froc sale pute, vas-y fais la pute, connard, baisse ton froc. Y en a un qui propose Il a qu'à lui lécher la chatte. La gueule d'ange lui dit de fermer sa gueule. Et puis la horde se tait. Elle en a marre de Carole. Elle fumerait bien un pétard pour fêter ça. Pour fêter le dépucelage de la vérole. Ouais ! Au dépucelage de la vérole, crie la horde. Et elle ouvre une autre bouteille de whisky. Y en a un qui finit celle d'Absolut. Et vive les mariés ! La gueule d'ange ne dit plus rien.

 

C'est à ce moment que la horde a senti qu'il était en train de s'éloigner. Ce sale pédé.

 

***

 

T'as rien à bouffer ? Fume une clope, tu boufferas chez ta mère. Sale fils de pute. Il se ramasse un coup de poing sur la tempe. Carole est partie sans dire un mot. Elle a pris ses affaires, mais y en a un qui a vidé son sac dans la poubelle. Son classeur plié en deux, des traces de semelles sur la couverture. Putain je vais me faire engueuler. Carole a envie de pleurer, elle ne peut pas pleurer devant son frère, qu'est-ce qu'il fout ce salaud, elle sort du local à poubelles avec son sac à la main. C'est à ce moment qu'y en a un qui a eu l'idée du pétard. On était pas longtemps après le 14 juillet. Il y avait eu des explosions un peu tout le long de la semaine. Et puis le petit avait trouvé par terre une boite de six, des gros. Des pétards rouges. Il a montré sa trouvaille à la tête de con, qui s'appelle comme ça parce qu'il commence à avoir la moustache et qu'il ne se rase pas. La tête de con bouffe une pomme. Il a du jus qui lui coule sur le menton. Et il se lèche le duvet de la lèvre supérieure, qui garde le goût sucré de la pomme et ça passe bien avec le rhum. File-moi un bout. Crève salope, il répond. Tu peux te foutre un doigt dans le cul. Et le petit dit T'as qu'à te foutre un pétard dans le cul. La tête de con se lève pour lui foutre une branlée. Il attrape le petit par le cou et lui dit Dans ton cul à toi, petite salope. Avec sa main gauche il lui baisse le survet et le slip crotté. Le petit se débat. Il crie Fils de pute, lâche-moi. Y en a un qui aide la tête de con en prenant les chevilles du petit et lui écarte les jambes. Il a les fesses qui tressautent. Il serre le cul le fils de pute! Il en veut pas du pétard, il veut pas se faire défoncer son petit cul blanc ! Tu veux pas te faire défoncer petite salope ? La horde se concentre autour du petit. La gueule d'ange prend le paquet de six et en arrache un pétard. Alors tu veux savoir ce que ça fait de se prendre une bite dans le cul ? Ton père t'a pas appris ? Tiens, essaye avec ça. Il lui plante le pétard dans le cul, il tape du plat de la main pour lui enfoncer dans l'anus. Le pétard est à moitié sorti et le petit pousse de toutes ses forces pour tenter de chier le pétard. La gueule d'ange sort son briquet et la tête de con tient plus fort encore les bras du petit. La gueule d'ange dit Je compte jusqu'à sept, et il fait claquer la pierre de son briquet et ça fait des étincelles comme un feu d'artifices en miniature et la horde regarde avec des yeux effarés, ça c'est du spectacle, elle n'a jamais rien vu d'aussi beau, et la gueule d'ange compte Un Deux Trois Quatre Cinq Six Sept. La horde laisse tomber le petit au sol. Autour de lui, elle forme un anneau. Le petit se débat et pleure comme un chiot. Sur le bord de l'anneau, un visage de la horde se détourne. La gueule d'ange file en douce de l’autre côté de la rue, là où la horde vient pisser. Et de son ventre creux sort un jet de bile et d'alcool, un jet d'acide qui lui brûle l'œsophage. La gueule d'ange se redresse et s'allume une clope. Il faut que la fumée lui fasse passer le goût de la gerbe. Il n'a pas allumé le pétard. Il regrette. Il aurait dû lui exploser le cul à ce fumier. Sale petite pute.

 

***

 

Deux jours après, la gueule d'ange se fait ouvertement traiter de pédé par la horde. Hé quoi t'as pas eu les couilles de lui mettre le feu au cul, hein petit pédé ? Ça t'a fait bander de lui foutre ton petit pétard dans le cul ? Hein la petite salope ? La tête de con en rajoute une couche. Il a mis un tee-shirt moulant. La horde aime bien montrer comment on est quand on s'emmerde. On fait les gros bras. On a le ventre creux. On se fout des roustes et ça endurcit le corps. Je vais te foutre une bonne branlée dit la horde à sa gueule d'ange. Je vais te défoncer ta petite gueule sale pédé de merde. La gueule d'ange dit Ferme ta gueule. Il regarde la horde dans les yeux. Ça ne l'intimide pas. C'est la horde qui a dépucelé sa petite sœur. La horde a une petite bite. Une courte bite. La horde éjacule en deux sec. La horde connaît rien aux gonzesses. Elle se la joue gros bras mais elle n'a rien dans le slip. Tu veux voir ? demande la horde. C'est la vérole qui porte sa voix. La gueule d'ange lui dit qu'il veut voir, comme ça il pourra lui arracher les couilles. Le petit est à côté et pour la première fois de sa vie, il a réussi à finir une bouteille de rhum tout seul. Dans l'après-midi. Ça lui fout la gerbe et quand il commence à dégueuler, la horde se marre. Ça la calme. Elle passe à autre chose. La horde reste unie. Elle se fout sur la gueule pour s'endurcir. Mais elle reste unie. Le petit nettoie le bout de ses baskets avec un prospectus. Il dit Oh putain oh putain oh putain oh putain et il s'allonge par terre, à côté du local à poubelles. Quand le chien commence à gueuler, le petit essaye d'articuler quelque chose mais aucun son ne sourd de sa bouche. Y en a un qui crie à sa place Ta gueule.

 

***

 

Cette nuit la gueule d'ange n'est pas sorti avec les autres. Il est parti loin de la horde. Il veut réfléchir. Carole saigne de la chatte depuis deux jours. Elle n'a rien dit à sa mère. Elle a peur de se faire engueuler. La gueule d'ange veut qu'elle aille voir un docteur, mais il n'a pas assez de fric pour lui payer des médicaments. Il ne sait pas quoi faire. L'amener à l'hôpital, il va l'amener aux urgences. Mais cette fois, ça va pas rigoler. Y aura peut-être quelqu'un, un médecin un infirmier qui signalera l'affaire aux flics. Carole elle balancera. Elle dira tout. Merde. Les enculés. La gueule d'ange a pris une bouteille de J&B et un flacon de Tranxène. Il doit rester une bonne vingtaine de gélules dedans. Sa mère ne verra même pas qu'il lui en manque. Par contre pour la bouteille elle s'en rendra compte. À coup sûr. Fait chier cette salope. Ouais. La gueule d'ange prend son téléphone et appelle sa sœur. Carole. Écoute-moi. Tu vas à l'hôpital. Tu demandes à Paco. Il va t'emmener. Moi je leur règle leur compte à ces fils de pute. Ouais c'est ça. Tu le fais ou je te tue.

 

***

 

La gueule d'ange a pris dans la cuisine un long couteau à la lame effilée, un couteau qui pue l'oignon. Il s'est coupé la pulpe du pouce dessus en vérifiant si la lame était tranchante. Il va leur couper les couilles. En commençant par la vérole. Il va lui faire bouffer ses couilles. S'il avait pas été aussi défoncé. S'il avait pas été aussi con. S'il s'était rendu compte. S'il n'avait pas eu peur de la horde...

 

La gueule d'ange se fume une clope et avale une autre rasade de whisky. Le Tranxène il se le garde pour après. Quand il aura fini le boulot. Il va les attendre en bas des escaliers. Il va se trouver un coin peinard. Il va les attendre il va s'y coller et comme une panthère et quand ils entreront il va les saigner. Après il se tapera le Tranxène et la fin de la bouteille de whisky. Et à ce moment-là, il pourra s'ouvrir les veines. Pas n'importe comment. Pas comme les gonzesses qui veulent se rater. Lui il ne se ratera pas. La gueule d'ange se lève et secoue son jean's au cul plein de terre. C'est vrai qu'il est comme une panthère, il ne fait presque pas de bruit quand il marche, même sur le gravier, le mouvement de ses jambes est parfaitement fluide, il tremble à peine. Il a planqué le couteau sous sa veste de survet. Il arrive pas loin de l'immeuble. Les pompiers sont en bas de chez lui. Il se planque sur le trottoir d’en face, dans l'entrée qui sert de pissotière. C'est un coin sans lumière, il n'y sera pas repéré. Il croit voir Paco. Ouais, c'est bien le visage de Paco. Putain il ne voit pas bien ce qui se passe. Les pompiers ferment les portes du camion et mettent les sirènes à burne. Ils tracent hors de sa vue. Paco est toujours planté devant l'immeuble. Il parle avec un flic. Il y a bien une voiture de flics garée dans le coin de la rue, la gueule d'ange ne l'avait pas vue. Le reflet du gyrophare sur le toit des bagnoles fait comme un stroboscope. Merde les fumiers. La gueule d'ange se recroqueville, il porte la bouteille de J&B à ses lèvres, putain de brûlure, il se tape une poignée de gélules par-dessus le whisky.

 

Ce n'est pas la horde qui fait peur. Elle a toujours un plan pour se défoncer la gueule et oublier toute cette merde. Ce n'est pas la horde qui fait peur, c'est tout le reste. Tout ce qu'il y a autour. C'est la vie une fois qu’on a passé ce hall, c'est la merde sur les murs qu'on ne voit pas parce qu'elle est là depuis toujours, depuis tellement longtemps qu'on l'a oubliée, elle est devenue transparente et gueule d'ange a l'impression d'être devenu transparent lui aussi, d'être une tâche de merde que personne ne voit. C'est ce qu'il y a après, c'est demain qui lui fait peur. Une autre gorgée de whisky. Dégueulasse. Le hall de l'immeuble pue la pisse. Putain la gueule d'ange se sent partir, il ne va pas assez loin, il faut qu'il aille plus loin, beaucoup plus loin, il faut qu'il se tire, qu'il parte loin. Ses doigts se crispent autour du manche en plastique. De son autre main, il tâte la lame. Elle coupe toujours, la salope. La lame est chaude. Il la serre dans sa paume. Il la serre et il n'a plus peur de demain. Parce qu'elle est chaude. Comme le métal d'une poignée de porte sous un soleil d'été.

 

***

 

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Par Arnaud Mignot - Publié dans : La Horde
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Lundi 30 août 2010 1 30 /08 /Août /2010 12:58

Il se retourne vers moi, le visage effaré,

 

tu ne t’y attendais pas à celle là, gros lard

 

et se lève avec moi, les mains derrière la tête. Les flics nous font face. Je fixe le corps de Jan…

 

Tapi derrière l’épaule de Grosse tête, je le fais avancer à petits coups pointus de revolver dans la colonne vertébrale. Et voyant cette grosse nuque, toute offerte à ma vengeance, là devant moi, comme ça, je ne résiste pas. Cinquante centimètres d’élan et je lui assène la crosse sur l’oreille droite. Le bougre commence à dansicoter en se tenant le crâne, m’insultant dans sa manche. Mais j’ai pas tout compris.

 

« Eh ! Oh ! Mollo avec l’otage quand même ! »

 

L’inspecteur « je-veux-une-promotion-alors-c’est-moi-qui-parle-au-forcené » a repris le porte-voix. Il remet à nouveau l’émetteur à sa bouche mais ne dit rien. Il retient sa respiration en se grattant le front. C’est tout ce qu’il fait, il se gratte et puis voilà.

 

Le clampin baragouine un truc au flic à côté de lui, qui porte alors son talkie-walkie à sa bouche, blablabla, hmmm, l’otage là, hmmm, Terminé. Ah ouais quand même, A vous. Ouais. Tchhh, puis à l’oreille, tchhh. Confirmation. Terminé.

 

Le flic regarde vers l’inspecteur clampin et opine du chef une fois.

 

Il faut que je reprenne le dessus :

 

« J’veux une bagnole sinon j’le bute ! »

 

Clampin me regarde maintenant comme mon père me regardait à l’époque, mon bulletin scolaire cataclysmique de 3ème entre les mains, hésitant entre sévérité, compassion et lassitude. J’entends alors venir buter en chœur, sur les épaules rembourrées des tireurs, les crosses des fusils. Les balles se précipitent dans les chargeurs, chuchotant pour faire la surprise, toutes excitées qu’elles sont. Les yeux gauches se ferment, les yeux droits se mettent dans les lunettes de tir, les grimaces sont en place. Les rayons lumineux rouges nous donnent la varicelle à Grosse tête et à moi.

 

« Nous sommes désolés, c’est un cas de légitime défense ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sept balles.

 

Pas une de plus.

 

Sept ont quitté leur chargeur, sans sommation, comme ça. Elles se sont logées là où il faut. Grosse tête et moi, chacun une entre les deux yeux comme des hindous, ça fait deux. Ensuite, une chacun dans le cœur, ça fait quatre, plus une chacun dans le thorax, ce qui nous fait six. C’est moi qui ai tiré la septième. Dans le vide, sans le faire exprès. Les nerfs sûrement.

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Jeudi 19 août 2010 4 19 /08 /Août /2010 12:37

Je regarde le corps de Jan…

 

Je me sens partir, paupières lourdes et cette épaule qui me ramène directement à la douleur… Je tire une bouffée sur la cigarette, les mains dans le dos… Je suis engourdi, déchiré, Jan court enfant dans mes pensées, c’était il y a longtemps… Oui, je suis prêt à partir, une balle en pleine tête, je m’en fous, finissons-en…

 

Je vois le flic qui m’a menotté, son cadavre pour moitié sorti de la camionnette. Grosse Tête est assis à l'arrière d'une bagnole et fume une clope, perdu dans ses pensées. Je me décide, je tente le tout pour le tout, et je rampe vers le cadavre. J’avance en couinant, la gueule dans la neige sale, j’atteins lentement la porte arrière de la camionnette. J’arrive près du corps, je cherche rapidement et repère le jeu de clés luisant à sa ceinture. J’approche du trousseau, me tourne et l’attrape avec les mains en me tortillant comme un pauvre chat qui veut survivre. Je jette un œil vers Grosse Tête, je ne le vois plus… Bordel, je continue, je me tords les mains, réussi à enfoncer la clef dans la serrure… J’ai mal à l’épaule, je chiale, la peur au ventre, mais je veux m’en sortir, Jan est là, immobile dans son sang, il me regarde… Clic, le bruit de la liberté résonne. Je garde les menottes ouvertes autour des poignets. Le flic tient son flingue dans sa main droite, je souffle, me contorsionne encore, récupère le pistolet, le colle sous ma ceinture, entre les reins, et m’éloigne de la fourgonnette en glissant. L’arme m’écorche le bas du dos, nouvelle épine à ma couronne. La lutte animale continue, vivre, coûte que coûte, pour Jan, pour moi, pour les gamins que nous étions. Je reviens à ma place, m’allonge dans la neige, sur le dos et les mains, contemple le ciel, assommé par la fatigue musculaire et nerveuse, rien se semble pouvoir m’empêcher de tomber à la renverse… Dans un coma… Profond…

 

Un bourdon, lointain… Ronronne dans ma tête… On dirait… Un bruit de machine… bordel, où suis-je ?

 

J’ouvre les yeux. Grosse Tête revient, couvert de sueur et de fureur, le visage rosé comme un jambon, il me prend par les cheveux.

 

Putain, ils arrivent, tu vas venir avec moi !

 

L’hélicoptère déchire la plaine, nous survole dans son vacarme triomphant, passe au-dessus de nos têtes, et nous plaque au sol par le souffle de ses hélices. Grosse Tête me traîne avec lui derrière la fourgonnette, un automatique dans la main gauche, le dos plaqué contre le toit couché…

 

Des sirènes sonnent derrière la colline, l’armada policière surgit, gyrophares tournoyants et fracas autoritaire… Les véhicules dérapent sur le côté et forment un rempart pour le siège. Notre siège.

 

Grosse Tête étudie les forces en présence et tire une première fois. Un cri. Il vient d’en toucher un. Une rafale assourdissante nous tombe dessus, bruit de métal perforé par les balles, sifflements qui ne semblent jamais vouloir s’arrêter. Brusquement, toute cette confusion cesse.

 

« Rendez-vous, c’est votre dernière chance !

- Allez tous vous faire foutre, j’ai un otage ! »

 

J’ai planté le flingue planté sur la tempe de Grosse Tête.

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Lundi 16 août 2010 1 16 /08 /Août /2010 12:56

La grosse tête me regarde droit dans les yeux.

 

« Écoute-moi bien petite merde. Tu me dis où est le fric sans quoi je t'arrache les couilles et je te les fais bouffer. »

 

Grosse Tête m'empoigne les couilles et les broie. Je hurle. Lorsque sa main se desserre, je lui raconte tout ce que je sais, les jumeaux, le numéro de téléphone sur la main du cadavre, le coup de bluff de Jan et l'échange qui tourne mal.

 

« - C'est quoi cette histoire de numéro ?

- Sur le cadavre, c'était écrit dans sa main...

- Qui a fait ça ?

- Je sais pas...

- Le fric, t'en as fait quoi ?

- On l'a perdu dans une bétaillère...

- Où ça ?

- Je sais pas, on s'est enfui, la bétaillère est partie, je sais pas où elle est...

- Tu te fous de ma gueule ? Putain, tu te fous de ma gueule ? »

 

Il m'envoie un coup de pied dans le ventre. Je m'évanoui à nouveau.

 

Quand j'ai repris conscience, les trois s'engueulaient. Les types en cagoule essayaient de calmer le jeu. Grosse Tête a sorti un flingue et les a tenu en joue. « C'est toi ? Bordel, c'est toi ? Dis-moi que je me plante... Dis-le moi ! PUTAIN DIS-MOI QUE JE ME PLANTE »

 

Une cagoule s'est écroulée au premier coup de feu. Le deuxième s'est jeté sur Grosse Tête, qui l'a arrosé de plomb dans la foulée. Jan a gémi. Une autre détonation. La tête de Jan a explosé. Grosse Tête s'est avancé vers moi d'un pas tranquille. Il a pointé son arme sur ma tempe.

 

« Maintenant on va pouvoir discuter. Parle-moi de cette bétaillère... »

 

J'ai senti la chaleur de l'urine sur mes cuisses. Suffocations. Sanglots. Quand je lui ai parlé des cochons et du sac qui s'est déchiré, il est resté silencieux. Puis son rire a éclaté dans mon crâne, un rire de dément, il a essuyé des larmes qui lui coulaient sur les joues.

 

Il s'est penché vers moi. Il m'a dit, d'une voix calme :

 

« Qu'est-ce que tu crois que je vais faire de toi ? »

 

Il ne reste que Grosse Tête et moi, au milieu des carcasses de viande et de métal. Je l'ai regardé, je n'ai pas réussi à prononcer un mot. J'ai fermé les yeux et j'ai chialé...

 

« Pas le moment d'être sentimental, mon garçon. C'est toi qui t'es mis dans cette merde noire. Toi seul. Moi, je ne suis que le bras de la justice. Ou quelque chose comme ça... »

 

Grosse Tête m'a laissé seul. Il m'a dit qu'il allait réfléchir. Avant de partir, il m'a collé une clope dans la bouche. Il l'a allumée. Et m'a donné une tape dans le dos.

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Mardi 10 août 2010 2 10 /08 /Août /2010 12:52

Je commande un autre cocktail à la papaye pour résister à cette chaleur toute hawaïenne. J’aime la papaye, oui et alors ? Alors bougez vous l’cul car j’aime aussi prendre une poignée de sable chaud et le contempler lorsqu’il s’écoule entre mes doigts. Grace Jones fait coulisser son index le long de mes maxillaires. Se léchant ostensiblement les lèvres, elle me dit d’une voix rauque « Vous voyez bien qu’il est dans les vaps bande de connards ». Disposées ça et là sur ses cheveux en mousse, des fraises et des framboises palpitent comme de petites artères qui jouent à la marelle pendant une opération à cœur ouvert. Plus loin, en apesanteur dans un banc de poissons, tout d’habits de lin flottants, Marilyn chuchote à l’oreille de John que ça va chier. Derrière mes lunettes noires, je scrute l’horizon, des employés de banque dressent des éléphants pour qu’ils aillent leur chercher du tofu à la papeterie du coin. Tu veux qu’on lui apporte les croissants à ton pote ? Sur mon épaule gauche, Cupidon fume des menthols et fait claquer sa bite par terre comme un fouet au passage des bourgeoises. Je découvre alors la banderole du camping où nous arrivons Ava et moi. Il est où le pognon enculé ? Le dos à l’air, Jan est accoudé au comptoir. Ce n’est pas sa voix mais je reconnais son cou de taureau. Je le reconnaîtrais entre tous, perdu au beau milieu du salon de l’agriculture. Il discute avec une naine qui sirote un dé à coudre de calcaire. Elle se tourne vers l’accordéoniste : Mais quel pognon ? La salamandre approche du juke-box, met sa pièce de un balle dans le moteur et commence à se déhancher sur « Tu vas la fermer ta gueule, sale fils de pute ! » Samba ! Viens voir tonton mon chien ! Un albinos passe le balai sur le toit de la caravane. Sur la photo de classe, je saute encore et encore, sur un lit au milieu d’une bataille de polochons dans le dortoir d’un orphelinat, construit à la hâte après la première guerre mondiale. On s’est fait braquer j’vous dis bordel ! Franck sort de sous de la voiture qu’il répare depuis qu’il est tout petit, s’essuie les mains sur sa cravate et me dit qu’il a plus d’appétit, qu’un barracuda. Benoît et Jean-Paul arrivent à la marina sur leur bateau-chapiteau. Ils me font coucou. Ça leur va bien ce bronzage et tu crois que je vais avaler tes conneries ?

 

« Hé ! Y a l’autre qui se réveille ! »

 

A peine j’ouvre les yeux qu’un mastard me soulève et me secoue par le colbac.

 

« T’as intérêt à être plus causant que ton pote sinon c’est direction la piscine municipale pour un bain d’acide ! »

 

Me tenant par la gorge, il enlève sa cagoule de l’autre main.

 

« Tu comprends quand on te parle !? »

 

Des mastards comme lui j’en ai vu des dizaines dans les bals du 14 juillet. Tous à la buvette, 5 francs la bière, 10 francs le coup de poing ! Ces gars là, faut les avoir à l’usure. Ils n’aiment pas quand une phrase est trop longue. En général ils ne se rappellent pas du début. Ils finissent par se barrer. Je la tente.

 

« Putain mais de quoi vous parlez ? Et vous êtes qui d’abord ? »

 

Le coup de poing qu’il me place dans le pancréas m’apprend d’abord qu’il connaît l’anatomie du corps humain, ensuite qu’il est plus rapide et plus malin que ce que je pensais. Derrière la grosse tête du légionnaire à la retraite, Jan m’apparaît à genoux, la veste maculée de sang tandis que deux autres cagoulés le talochent tour à tour.

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Mercredi 21 juillet 2010 3 21 /07 /Juil /2010 16:35

Cette nuit, j'ai rêvé de toi, nous étions partis pour de bon. Nous avions pris une chambre dans un hôtel au milieu des îles, tu étais allongée à mes côtés et tu me tenais chaud. Quand tu t'es réveillée, tu t'es collée à moi, tes mains croisées sur ma poitrine, et tu as planté tes dents dans la chair de mon épaule. J'ai dû crier dans mon sommeil.

 

 

Le lendemain, Jan me réveille en me tendant une betterave gelée. Je me relève en grimaçant. La jette. Elle roule et termine sa course dans une flaque de boue.

 

« J'ai besoin d'un médecin.

- Je vais m'en occuper, t'en fais pas. Je vais tout réparer. On rigolera de tout ça, bientôt. Je vais nous trouver un coin tranquille. Et j'irai chercher Samba chez ce... »

 

Jan se tait, il tourne la tête et me fait signe de ne pas bouger. Il se plaque contre le mur moisi de la grange et scrute l'horizon.

 

« Moi qui pensais qu'on serait peinards pour un moment... »

 

J'entends la tempête se lever. Jan recule et vient se blottir contre moi. T’en fais pas, Jan, on va s’en sortir… Mon cul, je sais bien que je suis en train de lui mentir. Son crâne rasé brille sous le soleil d’hiver, le cuir encore vivant, respirant à l’air, trop beau pour être détruit. Je suis à bout de force, mon épaule violacée me lance de plus en plus… Je suis prêt à me laisser tomber, comme ça, pour en finir, pour être soigné. Enlevez-moi cette douleur !

 

Au loin on entend les sirènes geindre, elles s’approchent, calmement, sûres d’elles, elles ont gagné. Bordel, j’ai peur, j’ai une frousse pas possible, je serre Jan encore plus fort. Les bagnoles dérapent dans un vacarme ahurissant au milieu du champ, elles forment une ronde tout autour de nous, à la manière d’une danse indienne frénétique, elles roulent, les unes derrière les autres, sur un cercle dont nous sommes le centre, figés, statufiés en totems. Puis, elles s’arrêtent ensemble, d’un seul coup, dans une épaisse vague de paille et de poussière. Des types bleu marine jaillissent des véhicules, pas un geste, les mains en l’air. On nous jette au sol, la semelle enfoncée dans l’épaule. Les mains derrière la tête, allez finissons-en, embarquez-nous les gars, et soignez-moi ce bras… La terre est froide, j’ai la gueule plaquée dans la boue, la bouche fermée, bande de gros porcs je vous tuerais tous,  je jette un œil vers Jan, il me voit, les yeux rougis d’humiliation mais le regard noir du mépris. Ça me donne de la force, moi aussi je les méprise, ils n’existent pas, qu’ils me soignent et c’est tout…

 

On nous balance dans une fourgonnette, les mains menottées dans le dos. Jan fixe ses chaussures dégueulasses, ne dit rien, pense peut-être, sans doute à Samba… Deux singes bleus, casqués, méconnaissables, sorte d’animaux en armure de plastique, m'encadrent. Je me retourne difficilement, pas pratique ces putain de menottes, et regarde par la vitre du camion. Pour la première fois, j’ai le réel sentiment que tout est fini. La camionnette démarre, traverse le champ et finit par rejoindre la route départementale perdue au milieu des campagnes, mine de rien on en aura fait du chemin

 

On s’observe avec Jan, complicité ou compassion, peu importe, on se soutient du regard, on se tient par les pupilles, on se comprend…

 

Alors, ça y est, tout cette connerie est terminée, la cavale, le fric, les deux cons de jumeaux, le cadavre… Et Samba, bordel, Samba, pauvre chienne, fidèle, innocente, Jan, ton clebs, et plus encore…

 

Les deux macaques ne disent toujours rien, le silence nous enveloppe, on étoufferait presque, et cette douleur qui ne s’arrête jamais…

 

Non, Jan,  je ne t’en veux pas, si ça avait été moi, j’aurais sans doute composé le numéro de téléphone aussi, et tout ce fric, impossible de ne pas tenter sa chance, ne t’inquiète pas Jan,  je suis avec toi, nous sommes tous les deux, comme avant... tu te rappelles ?

 

Tout à coup, une explosion, puis deux, trois, je sais plus, la camionnette chasse sur le côté, nous sommes à la sortie d’un pont, en plein cambrousse… Le véhicule se couche sur le côté, Jan me tombe dessus.Putain, mon épaule !Rien à faire, il faut laisser aller son corps dans cette centrifugeuse, les mains collées dans le dos… Tiens, ça y est, les deux singes en bleu se mettent à gueuler, de peur, de rage, animaux en cage… Par la vitre, je vois des véhicules en flammes, des bouts de tôle noire. Trois hommes cagoulés et armés se dirigent vers nous… L’un d'eux tire à travers la fenêtre, le premier flic est touché, deuxième déflagration, c’est au tour du second. Jan est couvert de sang, mais ce n’est pas le sien. Les types ouvrent la porte arrière…

 

« T'as le bonjour du patron, connard ! »

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Samedi 3 juillet 2010 6 03 /07 /Juil /2010 13:42

La camionnette démarre et nous secoue comme du bétail. Je regarde nos placides compagnons de route, sans savoir qui d'entre nous finira le premier à l'abattoir. Nous roulons un moment en tanguant au rythme des trépidations du véhicule. Le bruit du moteur couvre les grognements des cochons. Les lattes du sol de la remorque sont couvertes de merde. Je serre la poignée du sac, comme pour me conforter dans l'idée que nous maîtrisons la situation. Un virage un peu serré nous jette au milieu des porcs. Jan négocie sec son espace vital. Pour ma part, je maintiens la distance de bienséance en balançant quelques savants coups de satons. Les porcs s'agitent autour de Jan qui s'accroche à moi pour ne pas glisser. Il devient livide, dégouline de sueur. L'angoisse lui tape droit dans l'estomac. Bouche béante, il se redresse et tire des balles imaginaires sur les porcs, les arrose en rafale, le Beretta au bout de son bras épileptique.

 

Puis du plus profond de ses tripes monte un râle qu'il vomit dans un jet de bile et de médicaments.

 

Si un type vous soutient que l'homme est le prédateur ultime de la Création, c'est que ce type ne s'est jamais retrouvé dans une remorque avec une centaine de porcs excités par l'odeur de la gerbe. Les verrats se précipitent sur nous, leurs groins luisants de vomissure, dressés comme des fers séditieux. Jan n'a plus la force de les repousser et se perd sous la marée de chair à saucisse, un bras tendu vers le ciel. Je me jette vers lui, le tire en arrière, nous nous accrochons aux barreaux métalliques. Une pression terrible me broie le mollet. Je pousse un cri. Le sac coincé. Je tire de toutes mes forces. Le nylon se déchire. Les cochons viennent me bouffer les mains. Nous parvenons enfin à nous soustraire de l'assaut, et nous éjectons de la bétaillère en roulant dans le fossé.

 

Nous nous relevons meurtris, deux ecchymoses dans un champ de neige, et courrons au hasard. Adieu veaux, vaches, cochons, et le fric resté dans la bétaillère. Il fait le régal des pourceaux, putain, nous sommes paumés, nous sommes blessés, nous sommes... Je presse une poignée de neige contre ma plaie. Le froid engourdit ma chair, une eau rouge me coule entre les doigts. Jan est à genoux, il se maudit le con, en hurlant à la mort. Je lui assène un bon coup de pied dans le dos. Il tombe. Cette fois, nous sommes perdus pour de bon.

 

Nous marchons sans nous arrêter.

 

Lorsque le soleil se couche, nous trouvons refuge dans une grange où nous nous écroulons de fatigue.

 

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Lundi 7 juin 2010 1 07 /06 /Juin /2010 14:06

Jan me chope le bras alors que j’allais éteindre cette foutue radio.

 

... deux individus dangereux et armés sont activement recherchés par la police. Ils sont de taille moyenne, l’un d’entre eux a le crâne rasé…

 

Jan me regarde d’un air de dire que les perruques lui donnent de l’urticaire.

 

… l’autre serait blessé à l’épaule. Ils conduisent une Renault 21 Nevada immatriculée dans les Hauts-de-Seine... 

 

Depuis l’allusion à son crâne rasé, Jan regarde la route fixement. Puis frappe le volant du poing.

 

Et tout de suite, la météo de votre région sur France Bleue Picardie…

 

« Putain, mais qu’est-ce que ça a à voir avec ma coiffure, merde ! »

 

Notre voiture vogue sur la couche de neige en formation, comme un voilier sur l’écume des vagues. Nous croisons des voitures sans rien dire et nos visages s’illuminent à chaque fois de jaune ou de blanc, puis retombent dans l’obscurité de notre habitacle. Seul le voyant de la jauge à essence commence à clignoter. Arrivés en haut de la cote, nous apercevons la vallée toute entière, fendue d’une ligne bicolore, rouge et blanche, créée par les phares avant et arrière des voitures roulant sur cette nationale. Au loin, nous distinguons des gyrophares bleus, à ce qui pourrait être un rond-point.

 

« Putain, cette fois c’est foutu. Ils ont fait vite les bâtards ! »

 

Jan balance alors un grand coup de volant sur la droite, 90° Nord, direction les petits chemins de terre, tous feux éteints. Arrosé de biftons de cent euros et cravaté par la ceinture de sécurité, je tente de ramener Jan à des pensées plus raisonnées.

 

« Raconte pas de conneries, si c’était un barrage, il n'y aurait pas de gyrophare ! Putain tu flippes grave merde ! Et puis arrête les amphèt maintenant sinon tu continues tout seul, OK ? »

 

Une lumière scintille au loin devant nous. Au fur et à mesure que nous nous en approchons, nous devinons un feu de campagne. Une odeur bizarre pénètre dans la voiture à travers la ventilation du moteur. Nous passons devant un bâtiment monté en agglo tout en longueur et nous arrêtons quelques dizaines de mètres avant le feu pour ne pas nous faire repérer. Tout a l’air mort dans cette ferme, tout sauf le ronronnement d’une camionnette remplie de cochons, parqués là dedans, grouinant à la mort qu’ils sentent proche. Jan et moi rassemblons lentement les billets.

 

« Jan, écoute-moi bien. On fout la bagnole au feu et on grimpe dans la bétaillère. Je prends le sac, toi tu prends le Beretta… Jan, on y va cool, OK ? Cool. »

 

Le frein à main desserré au trois quart, la Nevada s’en va rejoindre le brasier comme une mariée rejoint son futur époux à l’autel de l’église. Nous nous glissons à travers les barreaux horizontaux de la bétaillère. Et cette odeur, cette odeur de lisier, je l’ai dans les sinus, dans les yeux, et jusque dans les neurones. Jan et le Beretta, le sac et moi, dos à dos, nous nous serrons les uns contre les autres, encerclés par la race porcine dominante.

 

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Jeudi 29 avril 2010 4 29 /04 /Avr /2010 15:26

Nous avons quitté Dunkerque depuis plus d'une heure. Il va bientôt faire jour. Sur la banquette arrière, Samba ne bouge plus, les poils collés par le sang. Jan mâche son chewing-gum façon tueur à gage ou voyou en cavale, comme avant, quand on jouait aux faux truands, il a grandi, putain, il a grandi… Ouais, on peut dire qu’on en a fait du chemin… J’allume la radio et pose mon œil sur la campagne qui défile. Elle ressemble à celles que nous traversions gamins, avec Jan. On est toujours là, ensemble, dans une voiture volée, et cette putain d’épaule qui me lance…

 

Je lui avais pourtant dit que ça n’était pas une bonne idée. Je le sentais pas ce cadavre, là, seul, froid et bleu, sur les bords de la Seine, non, ça sentait pas bon tout ça ! Mais Jan a découvert ce numéro de téléphone gribouillé dans la paume droite du macchabée, son visage s’est éclairé… Et puis, il y a eu ces types au bout du fil, tout ce fric, c’est vrai qu’on ne pouvait pas refuser, un petit paquet de fric quand même… Et tout ça pour un type retrouvé mort…

 

L’Amérique ! L’Amérique ! Je veux l’avoir et je l’aurai… 


Fais chier cette radio, m’énerve, je coupe, clac.

 

« Qu’est-ce tu fous ? Un peu de musique ça va me détendre ! »

 

Il rallume, je le laisse faire, il n’est pas dans son état normal… Moi non plus…

Le chien est allongé le museau dans les billets tâchés de sang…

 

«  Qu’est-ce qu’on va faire de Samba ?

- On l’emmène au véto qu’est-ce que tu crois ? »

 

Je ne crois rien.

 

Je regarde à nouveau la campagne, tendu, mais soulagé, et respire un brin d’air frais par la fenêtre.

 

Nous arrivons à Dargnies. Les yeux désorbités de Jan examinent chaque petite maison qui pourrait faire office de cabinet de vétérinaire. Le jour se lève à peine, il est encore tôt.

 

« Docteur Kowalsky, là ! »

 

Jan me colle son index dans la narine gauche. Il me regarde en m’affichant ses dents serrées.

 

«  Excuse moi… »

 

On se gare dans l’arrière cour en crissant sur les graviers. Il y a une lumière par la vitre du bas. Le temps d’envelopper Samba dans la couverture du coffre, et Kowalsky est sur le seuil de son cabinet, alerté sans-doute par le bruit de la voiture. Jan, sort son beretta.

 

«  Tu vas soigner not’ chien, t’entends ! »

 

Le médecin circonspect lève les mains en l’air.

 

«  Putain, baisse les bras, j’te dis juste que tu vas soigner not’ chien, t’as compris ! »

 

Oui, ça y est, il a compris. Il nous amène alors vers la salle d’opération, installe Samba, et nous dirige ensuite vers la salle d’attente. Jan mordille le canon de son flingue en remuant les jambes sur son siège. Il ne tient plus en place. Il se lève discrètement et s’approche de la salle d’opération. Il colle la pupille par l’entrebâillement de la porte… Il ouvre, je m’approche à mon tour en chuchotant Jan, non… J’aperçois Kowalsky un téléphone à l’oreille. Il se retourne et comprend… Il est pétrifié, raccroche, bafouille, explique qu’il appelait un ami car il ne dispose plus assez de kétamine pour anesthésier le chien… Jan ne bouge pas, puis se retourne rapidement vers moi, comme pour m’annoncer l’arrivée d’une tempête… En un éclair, la poudre se répand au fil des artères, colère, peur, je ne sais pas, mais je sais qu’il lui a cassé le nez, coup de poing serré, lancé à toute berzingue, droit dans le mille, au milieu de sa face hébétée. Boum, le corps s’affale sur le carrelage, je regarde Samba, elle est encore dans le coaltar, Jan la caresse, une dernière fois sûrement,  au revoir bon chien.

 

« Allez, on se casse ! »

 

Jan est déjà parti à toutes jambes vers la caisse et la démarre. Je le suis, en fusion, déréglé, en mode survie, et je saute place passager.

 

« Et Samba ? 

- On la laisse, ce connard va bien finir par la soigner, putain… »

 

Il pleure et tape trois fois sur le tableau de bord…

La voiture dérape, nous revoici en cavale, encore et toujours…

Il ne verra plus Samba.

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Vendredi 12 mars 2010 5 12 /03 /Mars /2010 18:17

Aboiements.

 

«Putain ! siffle Jan entre ses dents.

- Tu ferais bien pisser le chien ?»

 

***

 

Je n'ose pas me tourner vers Jan, il peut m'exploser à la gueule à tout moment, lui et ses mâchoires crispées par le speed. Il est plié en deux sur son siège, occupé à fouiller dans la boîte à gants. Je croise les doigts pour qu'il n'en sorte pas le Beretta. Il finit par se redresser en louchant sur un flacon en plastique, l'ouvre, se colle un cachet sous la langue. Cela fait deux jours qu'il tourne aux amphétamines. Mes doigts dansent la gigue sur le volant du break. Samba grogne à l'arrière et tourne en rond. Je jette un œil dans le rétroviseur. Je la vois qui fouille sous la bâche noire. Putain ce qu'il fait froid. Je coupe le moteur, laisse allumés les phares, je sors de la bagnole. Mes jambes sont lourdes, engourdies par les quatre heures de route avalées depuis Vitry, mes semelles crissent sur la neige et le froid me frappe aux tempes. Les docks sont déserts à cette heure de la nuit. J'ouvre le hayon, Samba bondit et file au loin. Les chiens de course ont besoin d'exercice. Et Samba est une putain de chienne de course. La reine des whippets. Jan a ramassé pas mal de fric sur les cynodromes grâce à elle. La bâche de plastique qui enveloppe le cadavre est un peu déchirée. Samba a dû la déchiqueter pendant le trajet, excitée par l'odeur du sang. Rien de grave semble-t-il. Elle n'a pas touché au cadavre.

 

Un bruit de moteur perce le silence. Ils arrivent. À l'heure. Je siffle Samba qui ne réapparaît pas. Une 405 s'arrête à quelques mètres de nous. Deux types en descendent, des jumeaux, gros, blancs, déguisés en types classes. Ils nous regardent comme si nous allions leur sauter à la gorge. Ils s'approchent à pas prudents. Celui de droite porte un sac de sport bleu électrique qu'il me tend en bafouillant que le compte y est. Je hoche la tête, ouvre la fermeture éclair, putain, il y a là le plus gros paquet de pognon que j'aie jamais vu. Les deux gros ont rabattu un coin de la bâche et marquent un temps d'arrêt en découvrant le visage du cadavre. L'un se retient de ne pas pleurer. Je détourne le regard, par pudeur sans doute, parce que ma présence est déplacée. Je laisse les jumeaux se recueillir un moment, en me disant que nous ne nous sommes pas plantés, Jan l'a joué fine avec les deux gros, ils étaient mûrs, ils n'attendaient qu'à être cueillis. Et nous sommes tombés au bon moment. Un jumeau me sort de mes pensées. Sa voix est emplie de colère.

 

«Tu présenteras nos excuses à ton patron. Dis-lui qu'on n'a plus rien à faire ensemble.»

 

Jan me rejoint. Il est pâle comme un mort et sue à grosses gouttes malgré le froid. Il fait tout ce qu'il peut pour ne pas tomber, il tremble, il titube. Les jumeaux sortent avec précaution le cadavre de notre bagnole, je tiens fermement le sac de fric, tout se passe bien, je suis aux anges. Et puis je comprends que...

 

Jan va m'exploser en pleine gueule.

 

«Où est Samba ? me demande-t-il.

- C'est qui Samba ? aboie l'un des deux gros.

- T'occupe, connard.»

 

Les jumeaux ne demandaient que ça. Il abandonnent le cadavre, fouillent sous leurs vestes et sortent leurs flingues. Jan ne parvient plus à contrôler ses tremblements. Je lève les mains instinctivement et tente de calmer les jumeaux. J'entends Jan s'éloigner vers l'avant de la bagnole. Les deux nous gueulent dessus. «Ne bouge pas.» Ensuite, tout s'est passé très vite.

 

Samba est apparue derrière la 405, elle a grogné, un type s'est retourné, «C'est quoi ce bordel ?» et Jan s'est couché sur le siège passager et a sorti le Beretta. Tout le monde a tiré, une balle m'a touché à l'épaule, je me suis jeté à terre, j'ai vu Samba dans la neige rouge, j'ai vu les corps des deux blancs s'écrouler sur la bâche noire, Jan hurler de douleur, je l'ai vu s'avancer et vider son chargeur sur les cadavres.

 

Puis plus rien.

C'est comme si je m'étais endormi.

 

Puis la douleur m'a réveillé.

Par les ateliers de la taupe - Publié dans : Dargnies, Nevada
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Tous ces textes sont libres de diffusion, continuez à les faire circuler. Pour faire part de vos commentaires à la Taupe, envoyez-lui vos messages par mail à :

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